Reportage 0.0

Charles

novembre 19, 2008 · Laisser un commentaire

 

Charles est mort. Il est retourné à l’hopital hier alors que j’écoutais Yves Montand. Ce qui l’aurait probablement fait doucement rigoler. Et il est mort alors que je regardais Ocean’s Twelve, ce qui l’aurait fait raconter des histoires de gangster aussi crédible que la victoire de Dominique Strauss Kahn à la Star Academy.dsc01749

Charles Matton est un grand artiste, un grand homme, et un ami. La première fois que je l’ai rencontré au « 181 » j’ai été très intimidée. Maintenant je me demande un peu pourquoi. Charles n’est pas vraiment quelqu’un qui vous met mal à l’aise. C’est un courreur de jupon. Depuis toujours je pense. Et j’ai toujours pensé que c’était un gage de qualité. Charles aime les belles choses; d’ailleurs c’est probablement pour ça qu’il fait des belles choses. Charles a fait de moi une personne plus belle. Je suis certaine qu’il va détester cette tournure de sale communiste baba cool. Et en parlant de ça, Charles est la seule personne de droite que j’aime très sincèrement. Quant aux autres, c’est grâce à lui que j’ai arrêté de les regarder systématiquement comme des vieux cons.

La première fois que je me suis sentie complice avec lui, c’est en chantant « Nuit de Chine, Nuit caline ». Charles connaît toutes mes chansons préférées par coeur. Nous avons chanté « De toutes les matières c’est la ouate que je préfère » une bonne dizaine de fois dans la salle de bain du « 181 ». Nous avons chanté « Captain No » (ou quelque soit le vrai nom de cette chanson) au Bizuth un soir de retour de l’île de Ré. Charles connaît aussi les noms des couturiers des années quarante que j’aime. Il les as rencontrés. Il a rencontré la moitié de la planète. Il a mis un terme à mon admiration démesurée d’Helmut Newton, d’ Andy Wahrol (il m’a aussi appris à prononcer son nom), du Swinging London, de l’ art contemporain, et des salades sans lardons. Le véritable Charles Matton aime manger (une fois, il m’a même appelée pour me remercier pour un gâteau que j’avais laissé dans l’appartement, croyez moi ça vaut son pesant de cacahuète). Et quand je serai grande je mangerai des oeufs à la coque au petit déjeuner comme lui.

Charles dessine des bonnets militaires sur la table de sa cuisine et se dispute avec Isabelle. Charles me dit qu’il n’est pas du genre à se laisser appeler « Carlito » juste parce que c’est drôle. Charles aime mes badges. Charles Matton porte des chaussettes Doré Doré et Hobbes dans ses sandales. En fait Charles Matton est un mec très chic. Il a une connaissance de la mode immense. Ce que je préfère c’est quand il porte sa veste en velours côtelée violette avec son foulard fushia. C’est un foulard un peu indien, et c’est le plus beau du monde. Il a aussi des chapeaux déments. Dont un chapeau mou que j’adore. Il n’est pas superficiel pour autant. Il lit, et il parle merveilleusement bien de ce qu’il lit. Il peut vous faire aimer ou détester un auteur en quelques minutes. Charles m’a fait comprendre ce qu’était la pensée de Pascal en un après midi. Tâche à laquelle de nombreux autres avaient échouée. Il parle tout aussi bien d’art. Et pour ça, il est fantastique. Quand j’y pense il parle fort bien de nombreuses choses merveilleuses. Il parle de sexe, de beauté, de cinéma, et de religion comme personne. Il raconte des blagues géniales. La blague de « ça? c’est mon habit ». La blague de l’officier qui lui dit dans un dîner « Matton, je crois savoir que vous n’avez pas les mêmes goûts que nous ». Celle sur le producteur de films qui « dort comme un bébé ». Et celle sur Chantal Goya. Et tout un tas de blagues sur les militaires, sur Saint Tropez dans ses belles années, sur les jeunes filles, sur les religieuses, et sur d’obscurs personnages qu’il a rencontrés. C’est une arsouille. Je l’ai vu se faire l’avocat du diable pour le plaisir de pousser son interlocuteur dans ses retranchements et le rendre fou. Et pour ça, son fils Léonard est aussi très bon. Charles est un peu pince sans rire. Mais il est loin d’être méchant. Je ne me suis jamais sentie aussi bien introduite à un groupes de parfaits inconnus que par lui.

Charles a une bonne tête qui sourit, imite, et vous regarde droit dans les yeux. Il a souvent ce petit air narquois. Parfois, j’ai l’impression qu’il regarde le monde, la société l’air de lui faire un pied de nez. Il se laisse entraîner dans des endroits où il ne se sent jamais obliger de plaire. Je n’ai jamais vu tant de liberté chez quelqu’un. La liberté qu’il veut bien prendre. Et je pense que c’est aussi ce qu’il aime chez les autres.

Ce qu’il y a d’incroyable c’est le nombre de simili-Charles Matton que l’on rencontre. Je ne sais pas s’ils essaient de le singer consciemment, mais c’est rarement réussi. « Préferez l’original ». Aucun d’entre eux ne m’a regardé comme il le fait. Amusé et intransigeant. Presque tendre. Ce qui n’est pas si fréquent.

Bon, il n’est pas tout seul, le Matton. Il y a les autres Matton derrière. Quand j’ai rencontré le clan, on ne peut pas vraiment dire que j’étais dans mes meilleurs jours. Je tenais plus du petit singe de foire complexé et névrosé que du sur homme nietzschéen. Non pas que j’ai eu de vrais problèmes alors. Disons plutôt que je nageais dans des soucis médiocres, et que je caressais ma mélancolie dans le sens du poil. Il y a des gens qui font ça toute leur vie. Je suis assez contente de me dire qu’il y a maintenant peu de chance pour que je sois des leurs (ce qui ne m’empechera pas de devenir médiocre un jour- peut-être). Je n’ai plus jamais vraiment été hantée comme avant par l’image de mon corps. Charles m’a fait des grimaces qui m’ont faite sourire sans que je me demande si on voyait mes dents se chevaucher. Et il m’a toujours regardée sans que je m’angoisse sur la largeur de mes hanches. Ce qui est certain, c’est qu’on ne sort pas indemne de cette famille. Il faut avoir des nerfs solides pour ne pas y perdre une patte, être aussi cynique qu’hédoniste. Après quoi, ils sont très doués pour apprendre à quelqu’un à être naturel. Sylvie, Charles, Léonard et Jules n’essaient jamais vraiment de me changer en quelqu’un que je ne suis pas. Pourtant ils me révèlent. Ce que j’écris oscille entre la naïveté et la profondeur. Mais c’est assez vrai. Je me suis rarement sentie aussi heureuse qu’après ces dix-neuf mois.

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