Reportage 0.0

La fin du Monde I, II, III, IV

novembre 23, 2008 · Laisser un commentaire

I. 

Portsmouth et moi sommes encore méga-en-retard. Je me suis réveillée à l’ heure à laquelle on aurait dû partir en chantant pour Bir Zeit. Et il a fallu bien secouer la Belle Endormie pour qu’elle décolle, et s’extirpe d’un sommeil bien mérité après la nuit qu’elle avait passé à écouter de la propagande son fiancé. Finalemen, nous sommes sorties en gesticulant en mettant nos bottes et en fouillant dans nos sacs sous le regard éberlué des élèves de l’école que nous squattons.

Notre chauffeur de taxi ne nous a pas lâché la grappe de tout le trajet. Je suis assez déçue, il a encore joué la carte « pas mariée-très belle », ce qui ne m’aide pas à apprendre de nouveaux mots. Portsmouth ne m’était d’aucune utilité puisqu’elle se faisait des antisèches sur les avant bras.

Après l’écrit, l’hippy aux cheveux longs est partie pour Allenby avec son nouveau mec, le Prince Pakistanais. Ils sont les premiers à quitter Ramallah. Ils doivent aller en Jordanie, au Pakistan, au Liban et en Syrie d’après ce que j’ai compris. Quand je pense que je rentre à Paris je m’interroge vraiment sur l’existence de Dieu.

Après mon carton à l’oral de Sami le Salami (à côté duquel le Grand Oral de Sciences Po c’est l’Eurovision), j’ai été me décérébrer. Et j’ai forcé Milka à regarder un film syrien génial. Un grand moment de moustache et de télévision.

Malheureusement, je n’ai pas pu mener à bien cette opération « Désintoxication » de Milka –qui, en conséquence, continuera à lever le sourcil au lieu de rigoler, et à se limiter aux blagues les plus fines. Feuille d’Erable, qui se tournait les pouces chez Rukab en se bâfrant de gomme, m’a appelée pour me forcer à aller à ce festival de l’Olive.

II.

 Comme on peut l’imaginer, l’idée d’aller me farcir des discours sur le commerce équitable, l’huile d’olive traditionnelle, et les bougeoirs kitsch en forme de colombe … me réjouissait au plus haut point. Sans compter qu’il s’agissait quand même d’une sorte de kermesse d’école, dont on avait été mis au courant par un flyer dégueulasse distribué dans un super marché. Mais, Feuille d’ Erable a toujours les arguments pour vous convaincre… Je l’ai donc suivi dans cette ravissante école, où nous avons pu assister à un spectacle de danse réalisé par des jeunes gens (tous très beaux ; Un, Dos, Tres style), et où Daniel a pu acheter tout ce dont un touriste rêve. Ce qui, je n’en doute pas, ne manquera pas de faire des heureux à Noël. Qu’on ne se méprenne pas, j’ai fait exactement la même chose.

C’est amusant comme ce genre d’endroit pose question. Nous étions les seuls étrangers dans ce gigantesque hall en marbre, par ailleurs bondé. Je me demandes un peu si toutes ces familles venaient des Etats-Unis, et rentraient pour Noël chargées de bidons d’huile d’olive “plus-pure-tu-meurs“. Ou si, simplement, ces palestiniens s’offraient des spécialités nationales. Ou s’ils les achètent pour eux…

Si j’essaie de faire le parallèle, l’idée que j’offre une boule à neige tour Eiffel à un parisien comme moi, me semble assez curieuse (-quoique très « concept : revival Bleu, Blanc, Rouge», je suis sure que le Magazine de l’Optimum craquerait). Le truc c’est que ça arrive tout le temps. Il y a cette boutique de souvenirs à Ramallah (où le mec t’accueille en te disant « chrétien ou musulman ? » comme si c’était la seule alternative – je regrette sérieusement de ne pas avoir répondu « juive orthodoxe »), qui est toujours remplie de palestiniens… Bref, tout ça pour dire, qu’ « évidemment, ça fait sens, c’est bien sûr lié au fait de ne pas avoir d’état. C’est un peu une sorte d’exutoire, et en même temps de catharsis, avec de la crème dessus [blabla conneries bla] ». Inévitablement c’était l’objet de ma conversation avec Feuille d’ Erable, mon Bernard-Henri Lévy préféré (comme ça, moi je peux faire l’hybride Houellebecq-Finkielkraut).

Malheureusement, nous n’avons pas pu poursuivre aussi longtemps que d’habitude puisque ce soir, le grand soir (ahah !), il fallait courir se préparer pour le Maxi-Dîner. Mon Cher Père avait organisé un dîner parce que je partais… Ambiance « jetons nous sur elle, et mangeons sa chaire innocente avant qu’elle ne nous file entre les doigts».

J’avais coaché Feuille d’ Erable pendant une semaine, pour qu’il soit escorte, et garde du corps. Il avait réfléchi à ce que nous porterions pendant au moins cinq jours. Ce styliste personnel va me manquer… Nous écoutions donc The Kooks en parlant du chef d’œuvre cinématographique qu’est Mean Girls, métaphore incontestable du Monde Arabe. Et, ajustant badges et gants, nous souriions à nos reflets dans le miroir de ma salle de bain.

Tout à coup, un chevalier de l’Apocalypse est arrivé. Il voulait fendre nos cranes comme des pastèques avec son épée à deux mains. Il s’appelle Le Propriétaire. Il est Le Mal. Et il s’est adonné à son passe temps préféré : la Gestaponade. Le pitch : let’s talk in arabic, en répétant tout deux fois, en vous accusant d’organiser des partouzes clandestines dans la Maison de Dieu, avec une tête de Winnie l’Ourson… Giga. Feuille d’ Erable ayant déserté les cours d’arabe depuis un mois, pour des raisons d’orgueil extravagant, j’étais seule. Pendant qu’il faisait son sourire de crétin bariolé. Normalement Portsmouth traîne dans mes pattes pour m’aider. Mais ce soir, elle se faisait les ongles sur la machine à laver. Donc, c’était Giga. Un grand moment.

 

Qui inaugurait la soirée de l’année du mois.

III.

Un dîner chez Ziryab (au final je ne retiendrais jamais si le y est avant le i ou non). Avec les Pères Fondateurs, qui sont devenus plus que des vagues connaissances (ou pire, des « contacts ») mais pas des « amis ». Un dernier pavé saumon magnifique, que je déguste en pensant à notre grand copain, l’excité du bocal qui m’a sermonée sur la consommation de saumon (ouh la la, comment tu oeuvres pour la normalisation, tu es vraiment une mauvaise personne). Il est question tour à tour de massages thaïlandais, du politiquement correct des discours français sur les « quartiers » (ahah), et d’un type dont je n’ai jamais entendu parler qui lutte pour ne pas regarder les chaînes de porno arabes (ou un truc du genre). Le tout laisse Feuille d’Erable profondément perplexe. Un dîner qui a le goût Du Dernier Jour d’Un Condamné. Et où les visages qui m’entourent m’apparaissent parfois légèrement condescendants, parfois bons, et même tendres.

Au final, Feuille d’Erable et moi même gagnons une escorte de luxe jusqu’au Zan, où se déroule la fameuse soirée de départ. Mon Cher Père est au bord de la crise de nerfs larmes affligé lorsque je lui raconte les petites histoires du groupe d’étudiants qui lui font face. Chacun a reçu son étiquette de pervers sexuel, religieux propret, ou communiste en mal de sensations fortes. Plus tard, au bar de cet endroit si à la mode les Pères Fondateurs se repenchent sur leurs dix-neuf ans. L’un étudiait à Assas, en donnant gracieusement le reste de son temps à une donzelle qui partageait sa couche depuis deux ans. Un second, en prépa, se demenait pour rompre avec une baronne. Le troisième, dit avoir été « très mal dans sa peau », ce que je trouve très courageux. Il a en même temps l’excuse d’avoir fini l’année champion d’aviron et au coeur d’une intrigue amoureuse au parfum de Guiness. Je repense à mon anniversaire et à mon costume de Barbarella si réussi. Je me demande si en 2009, j’organiserais pour la quinzième fois une fête dantesque; ou si il faudra arrêter les conneries. Ce soir je ne vois pas le mec des Brigades des Martyrs d’Al- Aqsa croisé quelques jours plus tôt au même endroit. Je me surprend à être un peu déçue. Mais surtout, pour la première fois, je me dis que c’est vraiment trop con de quitter le navire le pays maintenant.

IV.

Le cousin de Nicholson, bien connu pour ses excès et dépendances, décide que la fête est trop belle, et s’empresse de crier sa haine des « putes occidentales » avant de tambouriner sur le bar. Une belle Suédoise (un peu débile il faut bien le dire) lui avait promis les honneurs de son lit, mais elle avait changé d’avis depuis qu’un ami danseur (et israélien, il faut bien le dire) de Feuille d’Erable s’était mis dans l’idée de la courtiser. Le pauvre diable ivre, et bourré de THC, ne l’entendait pas de cette oreille. Il avait donc commencé à lui hurler dessus peu après que mes Pères Fondateurs et Protecteurs aient mis les voiles en m’abandonnant à mon triste sort de jeune.

J’ai arreté de rigoler avec N le Gentil, le Jésus local, et notre Dalida marocain préféré. Feuille d’Erable m’a intîmée l’ordre de quitter la bataille que je trouvais plutôt amusante. D’autant que notre ami le Nain du Hamas voulait se battre et provoquait tous les camps avec une stratégie de chien fou aussi pathétique que mignonne. Le porte-parole d’une génération biberonnée à l’ennui et aux roulements de mécanique s’échauffait dans le ring des incompétents.

Je me suis faufilée dehors, en me disant que c’était une fin naze à notre sublime soirée de départ.

Heureusement j’ai fini la nuit en faisant des crêpes pour dire aurevoir à Dalida, le premier à nous quitter. Après moult embrassades, Dalida est parti dans la nuit; tout en commentant la Femme Aux Milles Ragots de la soirée, cette Belle Suédoise, qui, aux dernières nouvelles, s’était endormie dans les débris de son ivresse.

On m’a réveillée vers à l’aube (on finit par se faire une raison, hein…). Toujours le cousin de Nicholson. Il était sur le point de casser ma porte quand je me suis décidée à sortir de mon pseudo-lit. Encore dans les bras de Morphée et la soie de la Princesse Tam Tam, la vision de ce trentenaire aux yeux exorbités m’a légèrement surprise. J’ai ensuite passé vingt minutes à écouter ses délires mysogines charmants, et sa critique hilarante de l’Occident. Comme il ne voulait pas arrêter de bramer qu’il voulait la tuer, et de me demander où elle était (information que par ailleurs, j’étais bien loin de détenir), je lui ai donné une crêpe. Avant de refiler le bébé à un de mes collocs palestiniens, et de retourner à mon infâme matelas chinois.

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