Dan et moi avons abandonné tous nos super plans pour cette dernière semaine. De toutes façons, la liste s’était tellement allongée depuis trois mois, qu’il aurait fallu un « dernier mois ». J’aimerais avoir une vidéo de notre petit déjeuner, affalés devant des omelettes et les feuilles gribouillées de projets, très « conférence de Yalta ». D’ailleurs Porstmouth ne s’y est pas trompée… Elle est rentrée dans la cuisine en nous demandant si nous avions sauvé la Palestine.
Au lieu de ça, je suis retournée au camp de réfugiés de Balata. J’y avais rencontré une mère de famille il y a quelques semaines avec la bande de débiles qui m’accompagnent dans ces expéditions. Lily Cole jouait des coudes pour entrer dans toutes les maisons. Elle avait passé le plus clair de son temps à donner des coups de bélier verbaux. Et que je te demande si tu n’aimes vraiment pas ta vie. Et dis moi à quel point c’est horrible. Ressers moi un peu de misère humaine. Encore un peu d’injustice…
Et alors qu’elle se délectait j’avais atterri dans la maison la plus pourrie du camp. Maison dans laquelle cette femme avait commencé à me raconter sa vie. Avant que la bande débarque pleine d’enthousiasme, me casse mon moment, et m’entraîne dans de nouvelles aventures (en l’occurrence aller divertir une bande d’ados plutôt repoussants).
Depuis, j’ai régulièrement expliqué à Portsmouth que j’avais cette impression bizarre d’inaccompli. Non pas que je me dise que j’ai une mission : délivrer cette femme de son traumatisme. Ce n’est pas non plus une histoire de suspens insoutenable –je me doutais à peu près quelle serait son histoire, et je ne sais pas si j’avais réellement hyper envie de l’entendre. Je pensais à la copine Conscience que j’ai à Paris. C’est une fille plutôt cinglée qui m’a demandée cent cinquante fois avant que je ne parte si je « partais pour les bonnes raisons ». Jusqu’à présent je m’accommodais très bien de l’interprétation « elle en tient vraiment une sacrée couche » ; mais maintenant, la question prenait presque sens. Qu’est ce que je voulais savoir ? Qu’est ce que je voulais savoir ? Et surtout, suis je aussi ridicule que Lily Cole ?
Assoiffée de tristes tropiques (ahah !) ?
N’étant pas familière de ces questionnements d’une profondeur abyssale, et ayant très peur que cela se transforme au bout du compte en eczéma, j’y suis allée.
Dans le genre, c’était un must. Je la demandais partout, ne la trouvais nulle part. Les jeunes garçons qui fumaient leurs premiers émois m’interrogeaient comme si j’étais une espionne. Pour dire les choses telles qu’elles étaient je me demandais (une fois de plus) ce que j’étais venue foutre ici. Et (une fois de plus), cette situation catastrophique a eu une fin heureuse. J’ai fini par la retrouver alors que j’étais sur le point de quitter cet espace de non droit.
[C’est terrible à quel point si ça ne ressemble pas à l’image qu’on se fait des camps de réfugiés (genre les camps libanais en noir et blanc), l’atmosphère reste étouffante, pénible, et lourde. Ils suffoquent tous dans leur tee-shirts en matières synthétiques, certes. Mais ils se pétrifient aussi dans ce climat « no future / NTM ».]
Bref, elle était très contente que je revienne. Très inquiète que je ne sois toujours pas mariée. Très triste de ne pas avoir eu de nouvelles de son fils depuis la dernière fois. Le mari est mort en prison. Le premier fils y est toujours. Le second ère quelque part. Il est recherché. Le dernier est mort dans ses bras, il y a deux ans. Elle me raconte ensuite qu’elle n’a pas de vitre dans ses fenêtres car les raids des soldats israéliens se multipliant, elle a renoncé à les changer. Evidemment, il fait plus froid. En ce moment son bloc de maisons bénéficie d’une trêve. Je ne parviens pas à comprendre ce qu’elle m’explique sur les prévisions faites par le Big Man du coin. « Si ils arrêtent de venir pendant dix jours, ça veut dire qu’on a un mois de trêve ». Hein ?
Elle m’embrouillait avec ces délires de Pythie de Naplouse. Elle me racontait ces raids comme personne ne me les avait décrits. Je me demande encore si cela relève plus du sens du drame national, ou du traumatisme. Après tout, je parle à une femme qui a passé la nuit dans le sang de son dernier fils, en attendant que les tirs cessent ; et qui vit seule depuis. Elle ne pleure pas. Elle finit son récit. Elle range les photos qu’elle m’a montrées. Et je rentre à Ramallah.
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