Ce matin, je me suis dit que ça devenait sérieux. Sérieusement, il me restait moins d’une semaine à Ramallah. Et comme Lénine, je me suis dit Que faire?. C’était sans compter sur ma chère Portsmouth, qui a sait occuper les enfants en bas âge comme moi.
Après avoir attendu pendant une heure et demi ma chère colloc et mon délicieux Feuille d’Erable pour qu’ils obtiennent le visa jordanien de bras cassés terriblement agaçants, nous sommes allés acheter nos poids respectifs en tee-shirt de l’Université de Bir Zeit.
Et en route pour Jerusalem.
Nous étions dans la voiture d’Abu Mahdi. Un colosse à l’air peu commode. La cinquantaine tranquille, de gros sourcils broussailleux poivre et sel, et le crane lisse. Il appartient à ce type de personne dont le visage a la forme d’un écran de petite télé (ou des appuis tête des voitures); très amusant. Il est plutôt bougon. Diablement intriguant. Il s’occupe vraiment de Portsmouth comme un garde du corps des Spice Girls. Je verrais très bien sa chemisette bleu remplacée par une veste Armani Couture peu cintrée. Et il a déjà l’oreillette.
Nous sommes passés par un autre checkpoint dont je n’ai pas saisi le nom. Le lieu avait des airs de « checkpoint temoin ». Il n’y avait que des petites israéliennes au physique de Bar Rafaeli en kaki. Elles souriaient. Et l’endroit était clean, et vert. Je n’ai pas vu ces sacs plastiques qui connaissent la triste fin du pluri-empalement sur barbelés de Qalandia. C’était tellement suspect qu’on avait envie de chercher le taxi de Oui-Oui à l’horizon. Parce qu’en plus il n’ y avait pas de file d’attente de voitures surchargées et crades. Une hypothèse peut être que c’est le checkpoint privé d’Abu Mahdi.
Tout ça pour arriver chez la fameuse Tante, dont nous avions tant entendu parler; cette héroïne de drame humain, une Marianne palestinienne.
C’est une petite femme menue. Un peu courbée. Très années quatre-vingt dix, ses cheveux sont relevés en une espèce de chignon banane retenu par une grosse barrette en plastique, ses yeux se cachent derrière une frange et une baire de Ray Ban vintage canons. Elle est malade. Elle commence à gronder Portsmouth qui n’a pas apporté ses classeurs d’arabe pour réviser avec elle. La scène est loin d’être tendre. La séance de gavage commence. Cette sorte de Simone de Beauvoir peu avenante s’en dispense, et pose un plat (le genre « corne d’abondance ») de maklube sur la table recouverte de lino à fleur. Feuille d’Erable ne nous sert à rien puisqu’il est végétarien et allergique aux noix. Pendant ce temps là, Simone fume des Gauloises avec un antique porte-cigarette, en se plaigant. Il y a motif.
Elle a grandi dans une famille très ouverte. Son père était professeur d’université et l’a toujours gâtée, et poussée à faire des études. Il faut dire que ses deux frères ont été assassinés. Elle a fini par se marier à l’homme qu’elle aimait. Ses deux parents sont morts peu après (comment? Va savoir). Elle étudiait à Jerusalem, sa belle-mère lui a ordonné d’arrêter pour ne pas nuire à la réputation de la famille. Ou une connerie du genre. Bref, depuis elle habite une très jolie maison entourée de colonies, et sa fille, mariée à l’un de ces Palestiniens qui a quitté le pays pour travailler aux Etats-Unis, l’oppresse avec une marmaille hyperactive. Plus la plainte s’allongeait, plus les hochements de tête plein de compassion de Portsmouth (émue aux larmes de cet emblème de la cause palestinienne, mais l’est elle vraiment?) s’accentuaient. Si l’histoire est horrible, doit-on vraiment en faire une autre « saga palestinienne »? Est-ce vraiment le symbole de ce peuple qui n’a pas droit au futur? Trois générations de palestiniens que le désepoir ronge. Don Juan m’expliquait un soir au Zan, que le coeur du conflit résidait dans l’inégalité entre palestiniens et israéliens en ce qui concerne le sol. L’idée étant que le pire c’est qu’un palestinien quittant Jerusalem pour étudier n’est pas certain de pouvoir revenir chez lui et de conserver sa citoyenneté, tandis qu’un citoyen de n’importe quel pays, s’il est de confession juive peut prétendre à la nationalité israélienne et l’obtenir sans difficulté. Si cette théorie met à jour quelque chose de plus concret, faut-il alors la préférer aux concepts plutôt nébuleux de l’ « absence de droit au futur », ou de « perte du goût de la vie » dont parle si souvent Portsmouth (experte autoproclamée), et dont la Tante en question est un parfait exemple?
Quoiqu’il en soit, l’histoire de cette femme est bien exploitée pour servir la Cause. Et se demander si c’est légitime n’était pas ma priorité puisqu’elle avait allumé la télévision, et que nous marinions devant un des programmes de chaînes qataries sur les troubles alimentaires de stars. Simone de Beauvoir scrutait l’écran depuis son lit Barbara Cartland, entouré de photos de son défunt époux. Et la vie continue…?
Portsmouth devait rentrer à Ramallah, pour préparer serment d’amour à la Tristant et Iseut, et fête d’adieu. Simone de Beauvoir -à la personnalité complexe comme on l’aura compris, se mit à pleurer, et s’agrippant aux bras de Portsmouth qui fût elle même saisie d’émotion. Elles s’accrochaient l’une à l’autre, lorsqu’ Abou Mahdi fit klaxonner son ravissant taxi blanc.
(…)
De retour dans la vieille ville, Feuille d’Erable et sa chère complice erraient dans les rues, passablement secoués par cette effusion de sentiments -étrangers à ces âmes adolescentes qui se veulent cyniques et imperméables.
Nous avons acheté des wagons de cadeaux de Noël. La frénésie consommatrices d’insupportables touristes nous contaminait. Et nous riions à l’idée d’envelopper nos paquets du Jerusalem Post en mentionnant « un peu de Palestine chez toi ». Les keffiehs fabriqués en Chine ne nous ont pas eus. Nous avions saisi la rumeur: il n’ y a plus qu’un vendeur parmi les milliers inombrables échoppe,s qui vend des keffiehs authentiques. Cela dit nous ne saurons jamais si nous nous sommes fait entuber. En attendant les magasins de souvenirs chrétiens ont gagné haut la main, leurs délires ultra kitsch, les hologrammes christiques, la vraie couronne d’épines, fioles d’eau bénite et figurines phosphorescentes de la Vierge… A Ramallah, nous les avions vus en Septembre, dans les appartements des propriétaires de placards à louer pour trois mois. Et nous fantasmions depuis. Acheter un souvenir de Jerusalem est presque impossible… Les kippas à l’effigie d’Obama, ou les superbes écharpes bédouines semblent en tous cas moins représentatives que ces hallus de tarés chrétiens qui allient le lyrisme et le drame aux excès des religieux. “Très Jéru’ style”
La nuit tombait lorsque nous nous sommes mis à marcher vers la porte de Jaffa, avec nos hottes de Père Noël. Un bruit courrait depuis plusieurs semaines selon lequel il fallait absolument envoyer les multiples paperasses birzeitiennes et autres tracts du PFLP par la poste avant d’affronter le Grand Ben Gourion (aussi terrorisant qu’un Pokémon à son troisième stade de mutation -genre Topiqueur). Le guichetier m’ a angoissée dès la première minute. En même temps si j’avais vu quelqu’un mettre un carton à terre pour le remplir, et qu’en me penchant un brin pour l’espionner, je m’apercevais qu’il y fourrait des keffiehs, des notes en arabe, et des papiers portant le sigle du Fatah… Je serais peut-être un peu inquiète.
Pour détendre l’atmosphère, j’ai décidé de répondre au flirt initié par mon voisin de guichet. Un israélien qui envoyait des partitions et bégayait. Mais lorsqu’il a commencé à me poser une longue série de questions tordues concernant mes activités sur cette belle terre sacrée, je me suis sentie légèrement frissoner. D’autant que Feuille d’Erable ne m’aidait pas, occupé qu’il était à compter fleurette à un jeune britannique aux airs de jeune fille en fleur.
Ayant décliné la proposition du compositeur, je pressais notre ami canadien à l’extérieur de ce bureau de poste hostile. Evidémment, je lui racontais en même temps et à voix basse, ma mésaventure. J’avais oublié que Feuille d’Erable cherchait depuis son arrivée, la musique d’un jeune israélien pour son prochain ballet… Nous avons donc attendu longtemps devant l’entrée de voir sortir la silhouette massive de ce trentenaire angoissé. Pour aider mon si cher ami, j’ai fait des yeux de Bambi et une moue de pouf pour tenter de récupérer le gibier. Mais il était très déçu de ma compagnie. Feuille d’Erable a éclaté de rire, et annoncé en fanfaronnant «ahah! Mais voyons… je suis gay! ». Au moins nous étions à peu près certains maintenant que nous ne faisions pas face à un agent du Mossad. En même temps, il a été très choqué de l’orientation sexuelle du canadien. Ce qui n’a pas empêché ce drôle d’olibrius à kippa de nous faire la promo de son dernier album. Et de nous accompagner à un point de vente. Feuille d’Erable rigolait doucement en multipliant ses pirouettes subversives. Rentrant dans son jeu, je me suis lancée dans la provocation. Notre interlocuteur marchait de plus en plus vite en répétant que décidemment « les Européens sont bien trop ouverts d’esprit ». Formidable…
Arrivé à Music Box, le disquaire « in » (et très années soixante) de la ville, Feuille d’Erable a voulu écouter sur des lecteurs CD Henri III une dizaine d’albums. Les gérants (des hippies aux fringues et faciès de figurants dans Allie McBeal) mangeaient des nouilles chinoises. J’étais au bord de la crise narcoleptique. Le magasin surchauffé, à une heure de Ramallah, abritait une faune peu rassurante. Quelques jeunes personnes fleurant la coinçitude, gesticulaient entre les disques si bien rangés en marmonnant. Des adolescentes en jupes longues, certaines cachant leur cheveux se déplacaient comme des bans de poisson. Les garçons aux kipas sobres ou austères se regardaient en coin. La plupart finissait par acheter des chansons en yiddish en nous dévisageant.
Pour se faire pardonner, Feuille d’Erable m’a offert un Bagel. Une des dix bonnes raisons de venir à Jerusalem. Ma conclusion: ils sont moins bons à Zion Square que dans les quartiers des cinglés haredim.
Et enfin… nous sommes rentrés au Dortoir du Bonheur, où Portsmouth avait convoqué tout le monde ceux qui restaient. Dans le salon, une odeur de joint a fait se froncer les sourcils de Feuille d’Erable. L’ excité du bocal récitait encore ses Evangiles. Je me demande s’il se sent triste que ses ouailles le quittent. Lily Cole se saoulait tendrement dans les bras du Daniel Cohn Bendit palestinien. Sa collocataire, la schizophrène d’ Oregon regardait ce jeune homme avec jalousie. Tout le monde était affalé en hochant de la tête, et abusant de substances lourdes. Le lien entre Woodstock et Ramallah est devenu évident.
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