(NB: Je n’ai pas le temps de me relire, mais je passe le week end a Jerusalem, donc en attendant, voici les nouvelles d’hier)
Après une très longue nuit passée au bar Blue qui est un des seuls lieux fréquentables où de vrais Palestiniens se mêlent aux expatriés avides d’amusement, Feuille d’Erable, et moi même avons retrouvé le super Bisounours pour aller jeter un oeil aux fameuses manifestations de Vendredi dans les villages de Bil’in et Ni’lin.
Les seuls taxis collectifs qui permettaient de s’y rendre étaient pris d’assaut par des hippies crypto-anarchistes pourfendeurs des injustices et prets a tout pour sauver la veuve, l’orphelin, et les drogues douces. J’avais rencontré Idaf, un type adorable qui travaille en free lance pour la PBC, Palestinian Broadcasting Cooperation, chez Blue. Et comme chaque vendredi depuis environ cinq ans il s’y rendait. Nous avons donc beneficie d’une superbe voiture de la PBC, à la carapace de scarabé (vert à paillettes). Et c’etait reparti pour une course folle avec un Palestinien qui se prend pour le Roi de la Route, ou le Fou du Volant. Mais arrive au checkpoint, les soldats israeliens postés à l’entrée du village ne voulaient rien entendre. Voiture-scarabé ou non, point de salut pour ces ignobles internationaux qui veulent s’adonner au tennis national, le lancer de pierres. Normalement, les airs bonhommes de Bisounours, le regard appeuré de Feuille d’Erable, et mon sourire facon Amelie Poulain auraient du nous sortir de cette impasse facheuse. Mais rien du tout. On a fini par sortir de Boumbo petite automobile; surtout parce que les soldats commencaient a perdre leur sang froid (c’est encore un peu fragile ces petites betes). Bisounours, chaud comme la braise, était résolumment déterminé à couper à travers champs. Feuille d’Erable frisait la crise d’angoise. Et personnellement, étant encore assez loin d’être réveillée, je n’avais pas d’opinion sur la question. Nous tentâmes. Mais pas assez loin. Et comme on nous a vu, on a pris la poudre d’escampette, avant qu’on nous brise les noix dans un champ d’oliviers (sous un cagnard epoustouflant). La situation devenait grotesque.
Bisounours, toujours en tete, nous a donc fait marcher jusqu’au checkpoint suivant. Là, nous avons demandé « mais pourquoi qu’on peut pas rentrer d’abordeuhcestpasjuste ? ». Et le terrible Ethan, qui portait son nom autour du cou, et des Ray Ban carrément pas possibles, nous a repondu (-je vous le donne en mille) « security reasons ». Meme avec tous les efforts du monde pour avoir l’air de ce que nous sommes, des jeunes gens de bonnes familles très comme il faut, et pas le genre a jeter des cailloux, et avoir un vague esprit critique –ahnonnonnon.
Feuille d’Erable fremissait, et Bisounours, tout sourire s’est remis en route. Et c’est que Jésus nous a envoye Bobo.
Bobo conduisait une voiture vraisemblablement volée a des colons. Plus d’autoradio. Un bazar plutot impressionant, des sièges défoncés, et plus de ceintures de sécurité. Bonne ambiance, particulièrement appreciée par notre ami canadien qui commencait a sérieusement ressembler à une cocotte minute. Et je ne vous parle du volant rose portant l’intitulé Bobo avec deux coeurs à la place des o. Entre temps j’avais rejoint le camp de Bisounours. Pour deux raisons. D’abord il faisait vraiment très chaud, et marcher en Bensimon sur une route nationale où les colons israëliens se prennent eux aussi pour des pilotes de formule Un sous le soleil exactement devenait insupportable. Ensuite, parce que c’était quand même agacant de se voir refuser le droit d’aller visiter de pittoresques villages palestiniens. Je n’ai pas organisé des fêtes aux Planches à peine entrée au lycée, entretenu une amitie sincère avec tous ces djs, et slalommé dans la jungle urbaine pour avoir mes entrées au Mathi’s pour me retrouver devant un détenteur de lunettes de soleil hideuses qui en gros me dit que je ne suis pas sur la liste. (sans parler du Chacha club)
Donc on est monte dans la voiture de Bobo, qui nous promettait de nous emmener ou qu’on voulait aller sans se faire importuner par les abrutis du coin ( qui d’ailleurs désservaient leur cause, une fois de plus). Tandis que notre ami Feuille d’Erable répétait qu’il voulait rentrer à Ramallah, nous traversions des villages complètement vides. Apres les rues désertes, on est arrivé dans un village où à peu près les mêmes (rues) étaient bondées. Vieillards, pères de familles, jeunes hommes soignés, adolescents écorches vifs, et hordes de marmots aux grands yeux (toujours les mêmes mais en mieux) regardaient la voiture de Bobo avec des yeux comme des soucoupes. Une rumeur d’abord presque imperceptible, puis intolérable s’élevait : « c’est des Juifs ». Je vous laisse imaginer la pulsation cardiaque de Feuille d’Erable. Bobo s’est frayé un chemin en hurlant « c’est pas des Juifs ! C’est pas des Juifs ! » couvrant par la le simili David Guetta oriental qui s’épuisait dans le ghettoblaster (si.). Et là Bobo a cru bon de nous dire qu’il nous emmènait seulement parce qu’ils savait ce qu’on allait faire a Ni’lin. Ah ouais, qu’est ce qu’on va faire? C’est a croire qu’on a vraiment les têtes de ces bouffons internationaux qui vont jeter trois cailloux pour trouver un sens à leur vie, et une piqure d’adrénaline. Et c’est extrêmement insultant.
Et quand on a fini par arriver dans ce foutu village, on a vu les deux americaines (dreads, et look “je me suis pas changée depuis Woodstock”) en panique dans le bureau du Croissant Rouge. La brune avait recu sur son bras une grenade de gaz lacrymogène. C’était pas très beau à voir. Son amoureuse pleurait toutes les larmes de son corps, en se roulant par terre. La brune, toujours, allongée sur une civière regardait l’autre avec mépris, et se mordait la lèvre jusqu’au sang -alors que bon, c’était pas Hiroshima non plus. Cette scène de vaudeville moderne était complétée par tous les jeunes garcons qui trainaient dans les parages avec des keffiehs tout enroulés autour de leur tête, torse nu, ou en marcel type Guerre du Vietnam. Ils erraient dans les trois pièces de la petite clinique, bourdonnaient autour de cette jeune femme apparement assez contente dans le fond, d’avoir vécu de près un grand frisson révolutionnaire.
Et Bisounours m’a emmenée sur le “front” où nous avons rejoint Idaf. Pendant que Feuille d’Erable, de loin le plus raisonnable vous l’aurez compris, restait dans la voiture. Ca se passait devant un centre pour la reconstruction économique et le développement dirigé par l’Autorite Palestinienne. Les adolescents dont on a déja parlé courraient dans une sorte de pampa (sans guanaco, mais avec des oliviers). Un tableau fantastique : pioupious cendrarsiens portant des couleurs chatoyantes et des foulards noirs et blancs bondissant dans tous les sens. Avec des frondes. Ils lancaient des pierres avec des frondes! En face, les Israëliens en tenue de camouflage (le Clairfontaine de ces affrontements) lancaient les gazs lacrymogènes. Sur ces enfants, sur les observateurs, sur les habitations civiles.
Et derrière ces jouvenceaux plus Victor de l’Aveyron ou Gavroche que Celadon, derrière leur cadre buccolique, romantique, sérieusement dramatique; le public. Trois internationaux et demi, une brochette de refuzniks honorables, quelques sommites locales (le triumvirat: pigiste local, Stop The Wall, et un des édiles du coin), un groupe assez fourni de jeunes adultes palestiniens en jogging, regardant les plus petits, et aussi un cinquantenaire avec un ventre d’homme de cirque, et son tapis de prière fushia sur la tete. Ces hommes qui criaient “Allah u Akbar” a chaque fois que les valeureux guerilleros évitaient ou relancaient les cartouches.
C’était seulement des gazs lacrymogènes. Mais pour une fois, on avait plus envie de se faire l’avocat du diable ou d’essayer d’être plus malin, cynique, ou analytique. Parceque vraiment, le combat de David contre Goliath était là, insupportable et absurde.
En rentrant, le moteur vrombissant sur les routes serpentantes et le chemins de traverses (histoire de ne pas retrouver notre copain Ethan), tout le monde riaient. Comme d’habitude celui qui fait la moindre blague est le sauveur de la salubrité mentale du groupe. Nous nous sommes arrêtés a une source au pied des collines. De l’autre coté de la route il y avait une espèce de piscine dans laquelle se baignaient des colons. Jeunes, se tenant droits et fiers d’eux. Se gavant de Bamba, et barbottant. “C’est en Israel que l’eau est pure! Meme si les Arabes y lavent leur vaches et leurs moutons, nous purifions cette eau en nous baignant”. Apres seulement le cortège de questions renseignements généraux (tu viens d’où? de Monaco. Tu fais quoi? des études sur les bardes ouzbeks. Pourquoi?). Et tu as beau leur expliquer calmement, ils s’excitent. Il faut avoir quelque chose à prouver pour agir de façon si bizarre. Pour qu’une conversation anodine se tranforme en soupe propagandiste.
Et plus loin, les colonies défilaient. Idaf avait l’air de ne plus vouloir rigoler. Toujours les mêmes maisons.
Malvina Reynolds – Little Boxes
Little boxes on the hillside, Little boxes made of tickytacky
Little boxes on the hillside, little boxes all the same
There’s a green one and a pink one and a blue one and a yellow one
And they’re all made out of ticky tacky and they all look just the same.
And the people in the houses all went to the university
Where they were put in boxes and they came out all the same,
And there’s doctors and there’s lawyers, and business executives
And they’re all made out of ticky tacky and they all look just the same.
And they all play on the golf course and drink their martinis dry,
And they all have pretty children and the children go to school
And the children go to summer camp and then to the university
Where they are put in boxes and they come out all the same.
And the boys go into business and marry and raise a family
In boxes made of ticky tacky and they all look just the same.